Le Club Africain appartient-il toujours à son peuple ?
Club Africain : quand regarder son équipe devient un privilège
La crise financière des clubs sportifs tunisiens est une réalité, et la recherche de nouvelles sources de revenus est légitime. Mais faut-il pour autant exclure une partie des supporters de l’accès aux matchs ?
Troudi · · 3 min de lecture

Franchement, la diffusion des matchs via des applications est devenue un véritable problème en Tunisie, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un club aussi populaire et historique que le Club Africain.
Oui, les clubs tunisiens traversent des difficultés financières importantes. Oui, ils doivent trouver de nouvelles sources de revenus pour assurer leur pérennité. Mais existe-t-il une seule justification valable pour que cette recherche de rentabilité se fasse au détriment d’une partie de leurs supporters ?
Faut-il accepter que des personnes âgées, qui ont consacré une grande partie de leur vie à aimer et soutenir leur équipe, soient privées de matchs parce qu’elles ne possèdent pas de smartphone ou ne savent pas utiliser les applications ?
Faut-il accepter que des habitants des régions rurales, où la connexion Internet est inexistante ou insuffisante, ne puissent plus suivre leur équipe favorite ?
Faut-il considérer comme normal qu’un supporter sans carte bancaire ni moyen de paiement électronique soit privé de la possibilité de regarder son équipe ?
Et que dire des enfants qui grandissent avec les couleurs rouge et blanc, qui apprennent à aimer le Club Africain grâce à leurs parents et à leurs grands-parents, et qui risquent de ne pas pouvoir regarder le match le plus important de la saison ?
Le football est-il en train de devenir un produit réservé à ceux qui peuvent payer ?
Le problème dépasse largement la question d’une application ou d’un abonnement. Il touche à l’identité même du Club Africain, à son histoire populaire et au lien profond qui l’unit à ses supporters.
Le public n’est pas un simple consommateur. Il est une partie de l’histoire du club, de son rayonnement et de sa force. Il l’a soutenu dans les victoires comme dans les crises, parfois au prix de sacrifices considérables.
Chercher de nouvelles recettes est compréhensible. Mais d’autres solutions sont possibles : maintenir une diffusion télévisée en complément du numérique, proposer des abonnements accessibles, diversifier les modes de paiement ou prévoir des alternatives pour les personnes qui n’ont ni accès à Internet ni moyens de paiement électronique.
Le véritable défi consiste à concilier viabilité financière et accessibilité, sans transformer une contrainte économique en exclusion sociale.
Et c’est là que surgit une question particulièrement douloureuse.
Peut-on oublier que, lors du match amical contre le Paris Saint-Germain en 2017, les supporters du Club Africain avaient déployé un tifo portant ce slogan devenu emblématique :
« Fabriqué par les pauvres, confisqué par les riches. »
Quelle ironie si, des années plus tard, des supporters modestes se retrouvaient dans l’impossibilité de regarder leur propre équipe, non pas par manque d’amour ou de fidélité, mais simplement parce qu’ils n’ont pas accès à Internet ou ne disposent pas d’un moyen de paiement adapté !
Comment un club associé à un tel symbole populaire pourrait-il accepter que les difficultés financières ou l’exclusion numérique éloignent une partie de son public ?
Il ne s’agit pas de rejeter la modernisation, ni de nier les besoins financiers des clubs. Il s’agit de rappeler qu’un club historique ne peut pas défendre son avenir en oubliant les personnes qui ont contribué à construire son identité.
La valeur du Club Africain ne se mesure pas uniquement aux recettes générées, aux abonnements vendus ou aux résultats sportifs. Elle se mesure aussi à sa capacité à rester proche de toutes les catégories de ses supporters, quels que soient leur âge, leur lieu de résidence ou leurs moyens financiers.
Le Club Africain est plus grand qu’une application et plus fort qu’un abonnement.
Un club du peuple doit rester accessible à son peuple.
Car si les nouvelles technologies peuvent contribuer à sauver les finances des clubs, elles ne doivent jamais devenir un obstacle entre une équipe et ceux qui l’aiment.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir comment gagner davantage d’argent, mais comment le faire sans perdre l’âme populaire du Club Africain.


